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Confiné au Liban, Elie Saab estime que “ni la mode, ni le monde ne sortiront indemnes de cette crise”


Si le Liban est pour le moment relativement épargné par la pandémie de coronavirus — du moins en comparaison avec l’Europe occidentale ou les États-Unis —, le pays traverse actuellement une grave crise économique, financière et politique.

FashionNetwork.com a pu s’entretenir avec le plus célèbre couturier libanais, Elie Saab, pour discuter de l’impact de la pandémie de Covid-19 sur sa maison, sur la mode et le monde en général.

Le quartier général d’Elie Saab à Beyrouth au Liban – Elie Saab

S’il a pris l’habitude de présenter ses collections de Haute Couture et de prêt-à-porter à Paris, Elie Saab est originaire de Beyrouth — en ce moment, la ville est secouée par d’importants remous politiques. Cette semaine, les législateurs libanais, munis de masques, ont investi un grand théâtre préalablement aspergé de désinfectant. Devant l’entrée, des centaines de manifestants antigouvernementaux défilaient en voitures, afin de respecter les principes de distanciation sociale. 

Malgré la situation chaotique au Liban, marqué par de longues années de guerre civile et de conflits, Elie Saab — aidé de ses trois fils — a réussi à mettre sur pied l’une des maisons les plus surveillées de la planète, grâce à sa vision esthétique unique qui s’épanouit jusqu’aux tapis rouges des Oscars ou du Met. Le couturier nous a donné son point de vue personnel sur la crise actuelle, et sur les enseignements que nous pourrions tirer collectivement de cette période sombre de notre histoire : à son avis, l’avant et l’après-Covid-19 seront radicalement opposés. Mais pour Elie Saab, le confinement fournit également l’occasion de remettre de l’ordre dans ses pensées, de retrouver son sang-froid, et de calmer son ego.

 

Une tenue de la collection Automne-Hiver 2020 d’Elie Saab – Elie Saab

 
FashionNetwork.com : Où êtes-vous actuellement ? En famille ?

Elie Saab : Je suis au Liban avec Claudine, on partage notre temps entre notre maison de Beyrouth et notre résidence à la montagne, à Faqra. Elie Jr et Celio sont aussi au Liban, mais Michel est toujours en Suisse.
 
FNW : Quelle est la situation au Liban ?

ES : Malheureusement, la situation au Liban n’est pas très favorable en ce moment. Depuis quelque temps, on vit dans un contexte assez fragile et agité au niveau économique et social, et ce virus a encore empiré la situation. 

FNW : Comment va votre équipe ?

ES : Tout le monde va bien, on avait pris les mesures nécessaires pour assurer la sécurité de nos équipes. Aujourd’hui, on dirait que la pandémie est sous contrôle : on peut donc à nouveau se projeter dans l’avenir, fixer des objectifs. Mon équipe planche d’ailleurs sur une stratégie qui sera appliquée dans l’immédiat, mais aussi sur un plan d’action pour le long terme. 
 
FNW : Comment la pandémie a-t-elle affecté vos idées créatives ?

ES : Sans remettre en question la gravité de la crise sanitaire, honnêtement, je trouve que ce moment de pause a eu des conséquences positives. Voilà longtemps que je n’avais plus eu le temps de remettre de l’ordre à mes idées, de me plonger dans la réflexion, de réexaminer les choses sous un angle nouveau, et de manière plus sereine. Ce confinement est une période importante de réflexion et de contemplation. Je continue à nourrir ma créativité au quotidien, je me laisse inspirer par tout ce qui m’entoure. 

FNW : À quel moment avez-vous réalisé la gravité de la situation ?

ES : Avant la crise, on vivait dans un monde pressé, où chacun était l’esclave de son agenda, entre voyages incessants et succession d’événements… D’un seul coup, la planète entière est confinée, l’économie mondiale est bouleversée : il n’est pas difficile de comprendre que la situation est hors du commun, et que la nature, qu’on le veuille ou non, est plus forte que l’homme. Ce qu’on vit en ce moment pourrait ne pas se reproduire avant plusieurs générations : indéniablement, cette épreuve va changer notre perception du monde, qu’elle soit personnelle ou professionnelle. J’espère que le monde profitera de cette situation pour construire un avenir meilleur, plus sain, plus équilibré, plus simple, et surtout plus humain. 

 
FNW : Connaissez-vous des gens qui ont été affectés directement par la pandémie ?

ES : Malheureusement, le virus a atteint des dizaines de milliers de personnes sur la terre entière. Je suis très touché par le nombre de victimes… Je connais, comme tout le monde, des gens qui ont contracté le virus, ou dont la famille a été touchée, mais de manière bénigne. À mon avis, l’éducation et la sensibilisation au virus devraient permettre de contenir sa propagation, pour sortir le plus rapidement possible de cette crise.

FNW : La mode changera-t-elle après la pandémie ?

ES : Ni la mode, ni le monde ne sortiront indemnes de cette crise. À l’avenir, on fera référence à l’avant et à l’après-Covid-19. Beaucoup de choses vont changer. J’étais persuadé qu’un changement de cette envergure aurait lieu tôt ou tard, car les cycles de la mode n’avaient plus rien d’humain. Mais jamais je n’aurais pensé qu’une pandémie mobiliserait la planète à ce point. Le rythme de notre secteur était devenu insensé, robotique, on travaillait en même temps sur plusieurs collections, ce qui enlevait beaucoup de saveur à notre travail. On était sous pression continue. On avait perdu la joie de vivre et de profiter des relations humaines, d’être à l’écoute des autres. Entraînés dans cet enchaînement de projets, on avait perdu le goût de la simplicité. Le calendrier de la mode était délirant et nous laissait à peine le temps de reprendre notre souffle entre deux collections. Même la clientèle était bombardée par les nouveautés proposées sur le marché. La consommation était devenue irrationnelle, tout cela ressemblait à une course sans fin. Il faut se recentrer sur certaines valeurs : privilégier la qualité sur la quantité, créer des expériences propres à chaque marque, redonner une valeur singulière au produit, afin qu’il reste intemporel. Je suis persuadé qu’un nouveau chapitre s’ouvre devant nous, qui nous donnera l’occasion de remettre les pendules à l’heure. 

Une tenue de la collection Automne-Hiver 2020 d’Elie Saab – FashionNetwork.com

FNW : Et le monde en général ?

ES : Notre quotidien va changer lui aussi. On a pris l’habitude de se connecter en visioconférence, de télétravailler, de dénicher des opportunités et des solutions fiables sur Internet. On a développé notre capacité d’adaptation. On a réalisé qu’on peut se passer de certains déplacements, en assurant une bonne gestion à distance. À l’avenir, tout pourra se faire en ligne : la technologie va prendre une place encore plus centrale. Évidemment, cette phase reste exceptionnelle, tout va se réorganiser petit à petit pour regagner sa place. La surabondance mène à l’ennui, et il faut que tout soit bien dosé pour donner un sens plus profond à notre humanité. La terre, elle aussi, a pu reprendre son souffle, grâce à la réduction de la pollution. Il nous fallait ce déclic pour revenir à des valeurs authentiques et simples. Je suis optimiste, j’accueille cette situation avec positivité. Cette période va nous permettre de redéfinir nos aspirations, nos besoins, nos attentes. Le confinement m’a donné un sentiment de gratitude, comme une expérience d’épanouissement personnel. J’espère vivement que les gens prennent le temps d’organiser leur réflexion, afin de retrouver leur sang-froid et de calmer leur ego. Certains avaient perdu leurs repères : c’est le moment de redresser la barre et de retrouver la simplicité et l’authenticité. 
 
FNW: Travailler dans la mode implique de voyager en permanence. Le mois dernier, on assistait encore à des défilés alors que l’épidémie faisait rage en Chine. Le secteur a-t-il une part de responsabilité dans la crise ?

ES : C’est vrai, la Fashion Week a pu accélérer la propagation du virus, même si d’autres évènements sportifs et culturels, des conférences, etc. avaient lieu en même temps partout dans le monde. Les grands rassemblements et les voyages ne sont pas réservés exclusivement au secteur de la mode. Le virus ne connaît ni frontières, ni barrières. J’insiste : il ne faut surtout pas associer la pandémie avec la Fashion Week : aux yeux du public, la mode symbolise la beauté et l’élégance, la semaine de la mode évoque un sentiment de convivialité, et il faut tout faire pour que cette impression ne change pas.

FNW : Nombreux sont ceux pour qui la crise sanitaire fournit l’occasion de revenir à zéro.

ES : Évidemment : la planète entière est en mode “pause”, et il nous faudra presser le bouton de réinitialisation pour redémarrer. Il faudra être très vigilant en remettant la machine en branle. En s’assurant de repartir dans la bonne direction, en valorisant la qualité à tous les niveaux de notre activité. Il sera impossible d’ignorer les enseignements de cette période troublée, et de se lancer à la légère comme si de rien n’était. Ce bouton de réinitialisation doit déclencher une nouvelle phase prometteuse. Je n’arrête pas d’y penser, et je tâche de m’organiser pour passer ce cap. 

FNW : Les influenceurs se font très discrets en ce moment. Pensez-vous que leur influence va s’estomper dans l’après-confinement ?

ES : À mon avis, un phénomène qui a perduré pendant si longtemps ne peut pas disparaître du jour au lendemain. Les influenceurs ont réussi à marquer leur territoire : certains sont plus influents que d’autres, et cela ne devrait pas changer. Les influenceurs sont une source d’inspiration pour les plus jeunes consommateurs, et j’espère que leur influence évoluera dans la bonne direction.

FNW : Qu’allez-vous garder de cette période ?

ES : Personnellement, je vais tâcher de conserver le caractère que vous me connaissez : simple, humain, courtois et perspicace, sans chercher à compliquer les choses. En revanche, j’ai l’intention de me débarrasser de tout ce qui pourrait nuire à ma qualité de vie, en recentrant mon attention sur les rapports humains. Quand j’ai lancé ma maison, j’avais l’intuition — jamais démentie depuis — que l’important, c’est d’être bien entouré ; je crois qu’aujourd’hui, c’est plus vrai que jamais.
Toute ma vie, j’ai essayé d’aller de l’avant avec optimisme et volonté pour surmonter les obstacles, en déterminant soigneusement les éléments essentiels pour mon inspiration. Je n’ai pas l’intention de changer d’optique.

 
FNW : Viendrez-vous quand même à Paris en septembre ?

ES : Paris, c’est ma deuxième maison. J’ai hâte de revenir, afin de reprendre pleinement mes activités. J’espère que le secteur se redressera dans les meilleures conditions, et qu’on sera rapidement tous réunis pour créer à nouveau de belles collections.

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