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Haute Couture, dernier jour: en mode laboratoire


Traduit par

Paul Kaplan

Publié le



29 janv. 2021

Si la couture est le laboratoire de la mode, ses scientifiques les plus avant-gardistes ont tendance à présenter leurs expériences le dernier jour de la saison, qui culminait ce jeudi à Paris.

 

C’est un quatuor de créateurs — dont un seul se trouvait physiquement à Paris — qui a conclu la Fashion Week en présentant une mode libre, en pensée et en mouvement, qui innovait tant dans les matériaux que dans les concepts créatifs.

Yuima Nakazato : La couture sans coutures

Yuima Nakazato – Haute Couture – Printemps-Été 2021 – Photo : Yuima Nakazato – Foto: Yuima Nakazato

Côté tissus, Yuima Nakazato faisait partie des couturiers les plus avant-gardistes. Ce talent japonais travaille avec des protéines brassées et des manipulations biotextiles pour créer ses structures en trois dimensions.  “Entre les humains et les vêtements, il y a un souvenir invisible”, entonne le narrateur de sa vidéo de présentation, entrecoupée de plans bucoliques de la mer, de vagues et d’écume tournés à Hawaii.
 
Construite autour du concept d’Atlas, la vidéo dressait aussi le portrait d’une figure, Lauren Wasser, ce mannequin engagé dans le militantisme depuis que la jeune femme a perdu ses deux jambes, après un syndrome de choc toxique causé par un tampon périodique. Vêtue d’un simple tee-shirt à l’encolure brodée de perles, celle-ci explique qu’elle puise sa force dans la mer. “La mode va-t-elle franchir une nouvelle étape en fusionnant avec le domaine médical ?” interroge la voix off.

“Après avoir perdu mes deux jambes, j’ai reçu ces prothèses: je peux vous dire que la technologie a joué un rôle déterminant pour la femme que je suis aujourd’hui”, insiste Lauren Wasser, alors que la caméra fait un panoramique sur ses membres inférieurs, artificiels. “À l’avenir, nous aurons tous besoin d’une forme ou d’une autre de technologie pour nous faire progresser. Je suis juste en avance. Oui, je suis l’avenir”, sourit le mannequin.

une collection qui s’articule autour du “boro” — ces textiles japonais composés de fragments raccommodés

Intitulée “Craftmanship: Encapsulated Reminiscence”, la collection s’articulait autour du “boro” — ces textiles japonais composés de fragments raccommodés, recousus ensemble. Des vêtements fabriqués à partir de morceaux textiles, portés auparavant par des centaines de personnes. “J’ai hérité de l’esprit du boro, mais je l’ai fusionné avec la technologie moderne. Les araignées ont développé un moyen de restaurer la structure de leur fil, avec de l’eau”, explique Yuima Nakazato, qui a lancé sa propre marque juste après son diplôme à l’Académie Royale d’Anvers.

Le créateur a dévoilé des tissus très inventifs à rayures complexes, flottant d’abord dans un réservoir d’eau à la Damien Hirst avant l’apparition de Lauren Wasser, icône merveilleuse, couverte de vêtements psychédéliques qui semblaient filés par un être vivant, plutôt que cousus à la machine. Des gants à plis en accordéon, des formes évoquant une tarentule, des couvre-chefs d’impératrice de science-fiction…

“La vie de Lauren Wasser représente notre époque difficile — notre société a besoin d’être régénérée. Et sa capacité à surmonter les épreuves de la vie incarne ce besoin”, explique Yuima Nakazato, qui nous parlait via Zoom depuis son studio, dans le quartier branché de Shibuya à Tokyo. Chez le couturier japonais, une seule robe peut être transformée successivement en plusieurs modèles. “On peut créer huit looks à partir d’une robe. Comme il n’y a pas de coutures, c’est très, très malléable”, explique-t-il, devant son moodboard qui regroupe des paysages, des références culturelles, des visages — un véritable “échantillonnage d’art abstrait et de mode”.

Aelis : Des araignées sous LSD

Aelis – Haute Couture – Printemps-Été 2021 – Photo : Aelis – Foto: Aelis

Les araignées jouaient également un rôle chez Aelis, où la créatrice Sofia Crociani s’est inspirée de reportages scientifiques des années 1960, sur des arachnides placées sous l’influence de substances variées — alcool, café et LSD — et les toiles qu’elles tissaient. “Les résultats étaient incroyables car ils provenaient de quelque chose d’incontrôlable”, explique Sofia Crociani, qui a passé son confinement dans les douces collines toscanes du Val d’Orcia. 

Dans cette campagne paisible, on se prend à songer à la nature et aux insectes, et on découvre avec émerveillement les incroyables structures que les araignées tissent patiemment pour surprendre leurs proies. “Mon message est donc lié à l’écologie. Nous devons commencer à décoloniser la nature. La pandémie aura eu le mérite d’éveiller les consciences à ce sujet”.

Ces réflexions se manifestaient dans la collection sous la forme de toiles de dentelle tissées sur des robes cocktail diaphanes, ou d’une robe champêtre froncée avec un haut en tulle, avec des aplombs de guingois qui rappelaient les créations hallucinées des insectes.

Les mannequins déambulaient comme des araignées, dans une vidéo tournée par Jacopo Godani dans la galerie parisienne de Suzanne Tarasieve, filmée en un seul jour devant deux toiles impressionnantes de Georg Baselitz. “Un artiste incroyable qui, lui aussi, a travaillé sur la perte de contrôle”, expliquait la créatrice dans un entretien Zoom avant la présentation.

Rahul Mishra : du Taj Mahal au Rajasthan

Rahul Mishra – Haute Couture – Printemps-Été 2021 – Photo : Rahul Mishra – Foto: Rahul Mishra

Rahul Mishra a été très impressionné par la série documentaire de David Attenborough, Planète Bleue, qui lui a inspiré une collection féérique, une véritable ode visuelle à la nature. Intitulé “Dawn”, le fashion film a été tourné dans le décor le plus enchateur de la saison de haute couture parisienne : au cœur d’une carrière de marbre vierge du Rajasthan, qui ressemblait à un paysage lunaire. Le même type de marbre que celui qui a servi à construire le Taj Mahal, et comme l’impératrice moghol enterrée dans le célèbre mausolée, les mannequins ressemblaient à des princesses de droit divin.

Le concept principal de Rahul Mishra consistait à utiliser des formes d’anneaux et de champignons constitués d’échantillons de tissus crochetés, cousus en denses nuages de couleur. De volumineuses robes courtes — longueur chemise —, et des robes de cocktail coupées comme des vallées ondulantes de sequins. Le tout porté par des mannequins allongés devant l’immense panorama plein de poussière blanche.

Le créateur indien citait Alice Walker, la poétesse américaine à qui l’on doit le roman La Couleur pourpre :  “Dans la nature, rien n’est parfait.” Pourtant, il y avait une forme de perfection dans les superbes ennoblissements de cette collection — de minuscules et délicates fleurs de soie cousues sur de nobles robes en tulle, ou de fabuleuses robes de flamenco pensées pour des femmes fatales.

Alors que l’humanité s’acharne à détruire la planète, la nécessité d’élargir son paysage mental se fait de plus en plus pressante : voilà peut-être le message principal de cette présentation. À la fin de la vidéo, un finale impressionnant envahi de pétales géants, son trio de mannequins hypnotiques, Laura Gavrilenko, Mansi et Nitin Baranwal, se perchent sur des troncs d’arbres en bois flotté. Le styling signé Priyanka Yadav était parfait, et Sir David aurait certainement adoré cette réinterprétation de son oeuvre.

Sterling Ruby : un chic de chamane californienne

S.R. Studio. LA. Ca. – Haute Couture – Printemps-Été 2021 – Foto: S.R. Studio. LA. Ca.

L’artiste Sterling Ruby et sa marque au nom étrange, S.R. Studio. LA. Ca., ont fait leurs débuts dans la haute couture, mais depuis Los Angeles — et avec une collection qui n’avait qu’un lien ténu avec le savoir-faire de la haute couture. Baptisée “Apparitions”, la collection de Sterling Ruby mettait en scène des beautés branchées, qui déambulaient sur les fondations en béton d’un parc de paint-ball abandonné en Californie. On aurait dit une installation artistique de l’artiste américain.

Les mannequins portaient de longues robes en velours tacheté, à col haut légèrement puritain, d’autres en jeans, cabans et capelines en denim à imprimé strié, teint à l’acide. Si tout cela n’augure rien de très bon, les images de la collection produisaient un véritable impact, surtout quand la caméra tournait autour des mallettes en forme de grand trapèze imaginées par l’artiste.

Tournée le 19 janvier, le dernier jour de la présidence de Trump, la vidéo de la collection se veut “une méditation sur la vision que l’Amérique entretient d’elle-même, telle qu’elle a été divinement ordonnée”. Mais il était difficile de saisir cette vision en observant seulement les vêtements.

Des pantalons masculins à carreaux orange surdimensionnés, et une version en tissu rouge avec des panneaux calligraphiés, idéale pour un vernissage dans une galerie d’art. Tandis que les vestes en laine, les robes de cocktail — très instagramables — et les sacs à dos farfelus de Sterling Ruby se terminaient en pelotes de laine qui faisaient référence à son travail d’artiste textile.

Les premiers pas de l’artiste en haute couture remontent à sa collaboration avec Raf Simons, lorsque ce dernier pilotait encore le studio chez Calvin Klein. Très franchement, on ne sait pas encore si on pourrait le décrire comme un “créateur”, et encore moins comme un couturier.

“There is steel in the air and there is blood on the wheels… For the promise of water I will walk on my knees,” (“Il y a de l’acier dans l’air et du sang sur les roues… Pour la promesse de l’eau, je marcherai à genoux” en VF), chantait Michael Gira du groupe folk-rock Angels of Light, sur la bande-son un brin funèbre de la présentation.

Une allure de chamane assez chic plutôt qu’une véritable démonstration de véritable haute couture, mais pourquoi pas ? Après tout, la couture est le laboratoire de la mode et Sterling Ruby a bien le droit de tenter quelques expériences.

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